Un psychanalyste à l’école de la sculpture

Chaque fois que j’entame un nouveau bloc de pierre, tout recommence; malgré la courte expérience que je me suis donnée depuis cinq ans, quelque chose de lié à l’âge de la pierre, la densité de sa mémoire, me saisit. Même si j’ai l’image d’une sculpture en tête, je sais que quelque chose est déjà présent dans ce morceau de roche informe qui s’impose à moi. Ce « quelque chose » n’est pas une autre sculpture mais une présence qui attend depuis trop longtemps pour se laisser supplanter, anéantir par le petit projet d’un humain. Bien entendu, je ne sais pas vraiment ce que je dis en disant ça, mais le fait de vouloir parler de mon expérience de sculpteur me confronte de nouveau à ce déjà là; en moi s’est formé un bloc de pensée par la sédimentation de matériaux si anciens, si antérieurs à ma brève histoire individuelle, que je tourne autour depuis des mois sans oser l’entamer, comme un archéologue qui ne sait où donner le premier coup de pelle.

*

Pour les premiers couples, j’ai cherché d’abord à tailler une base en abrasant la pointe sur laquelle je faisais tenir le bloc debout en équilibre en le maintenant dans mes mains; paraissant sur le point de tomber, il commençait à laisser pressentir la vie qu’il contenait dans sa masse. Alors je cherche à tailler une base précaire à mon aventure de sculpteur et ce qui se dégage en premier, c’est un petit garçon à sa fenêtre qui devine et saisit au vol la succession de sculptures cachées dans la masse du nuage que pétrit et transforme le vent qui l’emporte.

*

Quand je me détourne de la fenêtre pour regagner l’univers de ma chambre, je passe de l’impalpable des nuages à la dureté et aux formes apparemment définies d’une sculpture aussi haute que moi quand j’avais deux ans. Elle représente officiellement une femme de la Bible assise sur la margelle d’un puits, son amphore à la main, mais elle est clandestinement une montagne dans laquelle peuvent se réfugier les Indiens attaqués par les cow-boys qui, eux, ne connaissent pas l’art d’escalader, mains et pieds nus, les parois de marbre presque verticales, les Indiens étant passés maîtres dans ce mode de sculpture qu’on appelle de nos jours la varappe. La trace vive de cette expérience se retrouve dans mon projet non encore réalisé mais non abandonné de modifier des sculptures existantes, projet retardé à cause de sa violence meurtrière à l’égard de l’artiste qui me précède, même s’il s’agit d’une copie de son œuvre.

*

Pages : 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10