Cher Sigmund Freud

Vous m’avez écrit si souvent et des pages qui ont été si décisives pour moi que je trouve étrange, au moment où je m’y mets enfin, d’avoir tellement tardé à vous répondre. Je n’ai pu me décider à le faire que le jour où j’ai compris qu’avant même de vous adresser le premier mot, il fallait que le sculpteur, au moins autant que le psychanalyste, travaille en dégrossissant, que je me débarrasse pour commencer du « Herr Professor » que j’avais trop lu sous la plume de vos correspondants, que je me dégage aussi du « Freud » auquel vous réduisent les échanges entre collègues et les polémiques dans les média.
Il fallait aussi que je trouve à qui je voulais vraiment m’adresser; s’adresser à un mort était déjà très hasardeux, mais vous écrire en pensant à votre génie de découvreur et de théoricien, ça risquait de devenir aussi désespérant que de confier au gré des courants un message dans une bouteille jetée à la mer. Connaissant votre retrait à l’égard du sentiment océanique, retrait qui n’est peut-être pas dissociable de votre passion pour le travail de la pierre et de la terre, je ne doute pas que vous puissiez comprendre que je tiens donc à vous restituer votre prénom.

Même si c’est curieusement celui qui m’a écrit le moins, je veux m’adresser d’abord au Sigmund Freud collectionneur, à celui qui s’est entouré peu à peu de tout un peuple de terre et de pierre; pour quelqu’un qui a écrit que le psychanalyste procède comme le sculpteur, en enlevant, cet entassement de milliers de statuettes dans le bureau où vous receviez vos patients ne pouvait être causé par un simple manque de place chez un collectionneur d’art qui, par ailleurs, aurait exercé le métier de découvreur de la psychanalyse. N’était-ce pas plutôt le découvreur qui avait besoin du collectionneur pour entendre, répercutée par cette mémoire de pierre et de terre, dans la parole de chacun de ses patients, l’écho de l’Histoire de l’humanité ? Telle la lettre volée dans le conte d’Edgar Poe, ce dispositif d’écoute légué par vous semble se dérober à certains de vos héritiers à force d’être trop mis en évidence sur les photos de votre cabinet de Vienne. Qu’est-ce qui joue dans leur choix d’un lieu vide? Est-ce pour certains l’effet d’entraînement de l’évolution du cabinet médical ? Est-ce pour d’autres l’obéissance à un interdit de représentation que vous avez, en contradiction totale avec votre expérience, idéalisé comme moteur de la pensée? Est-ce enfin pour d’autres la peur de saturer de représentations liées à leur propre sensibilité un espace voué à l’accueil de la vie psychique des patients? Quand je découvre chez un collègue la nudité de son cadre d’accueil, toute trace d’art effacée sur les murs et les meubles, je me dis que la nudité blanche de ses murs reflète peut-être pour lui une autre mémoire, celle de l’infigurable en filigrane dans la blancheur de l’hostie de son enfance ou dans celle de la neige.

Ce qui me dérange dans la nudité du bureau de l’analyste, c’est moins, je crois, l’effacement de votre dispositif d’écoute de l’humain que le vidage de la chambre d’enfant; dans l’antiquité, vous le savez mieux que moi, on sculptait des poupées que rien ne distinguaient de la grande sculpture. Je ne me souviens pas d’une lettre dans laquelle vous ayez dit quels étaient vos jouets quand vous étiez petit, mais j’aime imaginer que votre grand-père rabbin qui avait refusé l’invitation de l’empereur de sortir du ghetto n’a pu empêcher votre père de vous offrir des figurines pour vos jeux, les habitants et animaux de la ferme, des soldats, un bateau à voile et ses marins à bord,etc. Les peluches, les santons de la crèche provençale, les sculptures présentes dans la maison, surtout celle représentant je ne sais plus quelle femme de la Bible assise au bord d’un puits et qui servait de montagne sacrée pour mes guerriers indiens, les façades sculptées des maisons de la vieille ville du Moyen-Âge que je traversais pour aller à l’école, les statues de l’église, le groupe du monument aux morts, toutes ces présences m’ont été redonnées quand un vieux sculpteur inuit, à travers son oeuvre, a réveillé en moi le désir de sculpter dont j’étais porteur.

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