Chère Camille Claudel

Non, ça ne va pas, je ne peux pas vous laisser éternellement mariée à votre frère. Et si Rodin vous avait dit épousée, Chère Camille Rodin, non, encore plus impossible, ça vous enfermerait dans vos débuts avec lui où vous aviez espérer qu’il trouve vos sculptures belles au point d’avoir envie de les signer. Alors ce sera Camille et sans ma chère, comme si nous étions dans un compagnonnage d’atelier. Je suis déjà dans la transgression de la règle de séparation entre les vivants et les morts en écrivant à une morte, alors autant l’appeler par son prénom.

Camille,

Je viens de finir de lire vos lettres. La dernière est datée de décembre 1938, adressée à votre frère Paul. Vous êtes morte en 1943, presque cinq ans plus tard, cinq dernières années d’effacement absolu après tant de lettres non retrouvées que vous avez du continuer à écrire. Bon nombre d’entre elles ont quand même laissé assez de traces pour que leur existence soit mentionnée avec toujours les deux mêmes adjectifs qui reviennent: « lettre à…perdue ou détruite ». Parmi tant de gens qui ont écrit sur vous, quelqu’un vous a écrit avant moi dans ce silence, elle s’appelle Michèle Desbordes. Elle a accompli ce devoir d’imaginer qui se tait ou s’efface, devoir qui est celui de tout écrivain et de tout psychanalyste.
Même si vous avez pratiqué le modelage de la glaise plus souvent que la taille directe de la pierre, vous connaissez tout le poids de la formule: « per via di levare » et si je la rappelle ici, c’est seulement pour vous dire que je vais tenter de vous écrire comme je sculpte, en enlevant, en remontant le cours de votre vie et de votre œuvre en enlevant ce que je pourrai de silence et d’effacement, mais aussi de trop de commentaires -psychanalytiques entre autres- que j’ai dû écarter pour m’approcher de vous. À la fin de son livre La robe bleue, Michèle Desbordes vous imagine sur une plage, emmenée là par votre frère Paul lors de sa dernière visite. Vous lui demandez de vous laisser là et elle dit de vous qu’ « elle aimerait que tout s’achevât ainsi, qu’elle s’allonge au bord de l’eau et attende que la vague la prenne tandis qu’elle dormait (…). » On n’entend pas la réponse de votre frère, inutile, on sait que c’est non, il ne vous rendra jamais à votre vie, pas même pour mourir. Dans cette fin imaginée, il y a La vague, votre vague d’onyx dont le sommet n’a rien de la dentelle japonaise dont on en a fait un reflet. Non, mon regard a remis votre œuvre au travail en peuplant cette crête de têtes comme une Hydre de Lerne et les trois jeunes filles en bronze dansent une ronde enfantine qui ne sait rien de la menace de ces têtes sans visage. L’étrangeté qui se dégage pour moi de cette sculpture vient peut-être aussi du bronze dont sont faites les trois jeunes filles, matériau symbole de pérennité qui donne à l’onyx de la vague une fragilité cachée dans la force du mouvement de cette eau et la dureté froide de cette pierre. Votre vague élève peut-être une menace au dessus des jeunes baigneuses, mais elle est la figure d’une liberté; on ne peut faire poser une vague, on ne peut porter sur elle un regard qui fige. Rodin vous reprochait d’être trop douce avec vos modèles, de ne pas les contraindre dans une posture qui fasse saillir les muscles et faire surgir la souffrance sur le visage. L’expérience qu’on a de la vague qui se lève pour s’abattre ainsi, c’est sur une plage qu’on l’acquiert et sa longueur la caractérise autant que son enroulement. Or, votre vague est beaucoup moins large que haute et peut-être que ces proportions la rendent étrange tout en lui gardant sa ressemblance familière à toutes ces vagues qui séduisent et effraient en même temps les enfants. Votre vague a quelque chose d’une main géante qui tiendrait dans sa paume le destin des trois jeunes filles, comme La main de Dieu que Rodin sculpte au même moment, cette main qui fait surgir de la roche un corps de jeune femme. Mais qui a fait un socle à votre vague? Je ne peux croire que ça soit vous, parce que s’il n’y avait pas moyen de faire tenir la pierre par elle-même, vous n’auriez pas été arrachée votre œuvre à son océan pour la figer sur cette tablette carrée de marbre dont le vert jure tant avec toutes les nuances de l’onyx. Je ne doute pas que vous auriez choisie de la faire se lever d’une nappe de bronze étale à laquelle vous auriez donné une patine nocturne qui eût laissé toute la lumière à la pierre. Je ne sais pas de quand date ce socle aberrant, mais s’il était venu de vous, j’y aurai vu comme une prémonition figurant ce que votre folie et celle de votre mère allaient vous faire subir: un arrachement de votre élan vital et de votre art au fond d’où ils pouvaient toujours renaître. On dit qu’il faut trois générations pour que la folie s’empare d’un être; alors peut-on psychologiser votre malheur en pointant du doigt la méchanceté d’une mère jalouse de l’amour entre sa fille et son mari, au lieu de considérer la transmission mère-fille conduisant à la folie, comme à la fois meurtrière et féconde? Et la postérité n’a pas libéré votre vague de son socle, elle vous en a donné un autre, plus redoutable et qui va si mal avec la force de votre œuvre: le socle de l’injustice, de la pauvre petite fille, martyr de sa mère et d’une société que votre liberté dérangeait. Vos œuvres ne pouvaient plus alors être travaillées du regard, seulement admirées.
C’est une vague douce que vous offre Michèle Desbordes, la vague doucement répétée de son écriture qui vous berce au-delà de la mort. Avec juste ce qu’il faut de mots, elle vous donne ce qui vous a manqué depuis toujours. Mais en vous berçant ainsi, elle ne gomme rien de votre souffrance, elle la condense en un mot qui revient sans cesse dans le livre qu’elle vous a écrit, l’attente. La vague est objet d’attente, vous attendez qu’elle vous emporte sur cette plage pour en finir avec attendre, attendre que votre frère vienne, attendre que votre mère renonce enfin à vous priver de votre vie, attendre que l’onyx livre sa patine la plus lisse, la plus secrète, patine que vous obtenez enfin après tant d’heures à poncer cette pierre si dure, en la frottant avec un os de mouton pour finir, comme si recouvrir cette dureté d’une douceur, donner à la pierre sa peau était le véritable enjeu du travail. Si, après la mort, quelque chose de vous ne pesant pas plus qu’une pincée de poussière de marbre, a pu se réincarner, j’imagine que vous avez choisi de renaître vague, une vague sur une côte de Bretagne où vous creusez et poncez inlassablement les plus beaux granits.

Pages : 1 2 3